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Dans la tête d’un ancien Ultra en 2016


Samedi soir, 19h

C’est l’heure, il faudrait pas trop traîner même s’il n’y a que 20 minutes de trajet. Ce soir c’est la grosse écurie qu’on reçoit. Interdit de les laisser s’imposer, faut qu’on gagne. Les beaux jours reviennent en ce chaud mois d’août. Avant de partir, je m’arrête tout de même à l’ancien bar de José. Qu’est-ce que j’en ai dépensé du pognon dans ce pub ! L’époque où les potes et moi on faisait couler la bière comme s’il en pleuvait. Même le José s’y mettait. Le pied, c’était chez nous.

José, il s’est barré depuis 2 ans. Plus rentable son affaire. En même temps, depuis que notre groupe a été dissous, je suis tout seul à aller les voir jouer. Je rentre dans le bar transformé en brasserie bobo à touristes. Musique jazzy, le tenancier me fait un sourire forcé. Je prends une pression, comme d’habitude. Si le goût reste inchangé, la saveur ne s’en fait ressentir que trop rarement. Je regarde un coin par-ci par là en me disant que c’était par là-bas que Polo avait posé une galette. Il tenait jamais à la bière ce con. Puis là-bas, t’avais Manu. Lui il avait une calculette à la place du cerveau. Il gérait le budget du groupe. Il était capable de te dire avec 3 grammes dans le sang comment répartir le budget du prochain déplacement.

Moi j’étais souvent au comptoir à essayer de draguer Sophie. Mais elle préférait qu’on reste amis, une charmante amie. Elle était cadre dans une boîte de télécom. Je l’ai jamais vue habillée classe, toujours avec son jogging les soirs de match, l’écharpe et des converses jaunes, elles portaient bonheur les soirs de match qu’elle disait: « La dernière fois que j’les ai mises, on en a planté 3. » Sacré So’.

Je termine ma pression discrètement en ressassant le passé. C’est nul, il faudrait pas. Restons positifs, notre championnat est devenu compétitif, défiant les grands clubs européens comme le Barça ou le Bayern. Maintenant que nos tribunes sont « saines », l’avenir ne peut que sourire…

Samedi soir, 19h45

Dans 15 minutes le match commence. Faudrait peut-être y aller. Je me souviens qu’il y a pas si longtemps, on s’y rendait une voire deux heures avant le coup d’envoi. On était comme les joueurs, fallait la sentir cette pelouse, cette atmosphère. Maintenant, à part pour voir des clips débiles sur le grand écran, ça ne sert pas à grand chose d’aller au stade avant.

C’est vrai qu’elle est belle notre nouvelle enceinte, 50 000 places assises. Fidèle à moi même, je me suis abonné au virage, au nom du symbole. Le speaker chauffe le stade: « Et la tribune honneur comment ça va ? Allez on tape dans les mains ! » Les joueurs rentrent sous l’air de The Final Countdown suivi d’applaudissements. Les gens sont venu voir un spectacle, un show plus qu’un match. C’est vrai que la France a fait un bel Euro, même si la victoire finale a été loupée de peu. L’émotion, ça attire les foules et le stade est plein pour ce début de championnat.

Samedi soir, 20h

Le match commence, silence de cathédrale.

A l’époque, un match comme celui-ci aurait promis un volcan en ébullition pour l’équipe adverse. Je me rappelle qu’on préparait tout, du tifo à la chorégraphie. On savait foutre le feu comme personne. Gilles planquait ses fumigènes comme un cancre savait foutre ses antisèches sous la manche le jour du BAC. Sauf que pour lui, valait mieux l’éviter, la BAC… 15 ans d’expérience, il a fallu qu’il se fasse choper une seule fois pour qu’on lui interdise de foutre les pieds au stade. Depuis, il pointe au commissariat avant chaque rencontre à domicile.

C’est un joli match, y’a pas à dire. On cueille très haut l’adversaire mais on finit par prendre un pion en contre. Derrière-moi, un mec qui commence à s’en prendre aux joueurs: « On paye une blinde et vous foutez rien, vous êtes des chèvres ! » Connard. S’ils avaient marqué, il retournerait sa veste. Le stade commence à gronder et la mi-temps se siffle sous la bronca des spectateurs. A la mi-temps, on a droit à des gamins qui font des tirs au but, le challenge Orange comme ils disent. S’il y a un truc qui n’a pas changé, c’est bien ça.

La seconde mi-temps est plus compliquée pour les nôtres. Pourtant, à 10 minutes de la fin, notre attaquant égalise sur corner. Les spectateurs se lèvent et crient de joie, s’en suivent des encouragements orchestrés par un type devant la tribune qui lève les bras pour nous inciter à chanter pour notre équipe. Pas vraiment du goût des autres qui lui disent de se rasseoir. Un ahuri pour certains, un nostalgique pour moi.

Le drapeau merde ! On voit pu l'match !
Le drapeau merde ! On voit pu l’match !

Samedi soir, 21h45

Le match se termine par un nul logique, les deux équipes ont eu chacun leur mi-temps. Ceci dit, on a l’équipe pour jouer la Ligue des Champions, c’est déjà le rush qui commence par cette douce fin de soirée où le vent fit enfin sentir sa présence sous la chaleur étouffante. A la fin du match, le speaker tire au sort pour faire gagner deux places pour le match suivant. Le prochain déplacement de l’équipe à Lyon sera organisé par le club qui propose la modique somme de 200€ tout compris. Manu lui l’aurait fait à 75€.

Les gens ne nous comprennent pas. Nous ne sommes pas des spectateurs mais des supporters. Notre intérêt était de soutenir le club, nous représentions une mentalité, un maillot. Je me souviens qu’à l’époque, on nous traitait de facho ou de hooligans. On faisait la une quand un incident éclatait. Par contre, quand on organisait des tombolas ou des tournois de foot pour une asso caritative, tout le monde s’en foutait. Mentalité insoumise.

A la sortie, je rencontre Estelle, je ne l’avais pas vue depuis plusieurs mois. La dernière fois, c’était lors d’un déplacement au Steaua Bucarest. C’était la première fois que je foutais les pieds en Roumanie. 52 heures de mini-bus à faire la fête entre fidèles avec son lot de haut et de bas. Mais on avait représenté et posé la bâche. Estelle ne quittait jamais son sweat à capuche du groupe. « Bah alors ? Il est où ton sweat bordel ? » lui dis-je. « Je ne peux plus rentrer avec » me rétorqua-t-elle. Les boules.

On est obligés de prendre une bière, on ne peut pas juste se croiser. On se pose dans un bar aux alentours du stade et on discute de ce qu’on est devenus. Elle bosse dans un grand labo de la région. Je me souviens qu’elle passait son doctorat quand le groupe existait. Je tourne la tête pour voir qu’un match est diffusé sur l’écran. Milan – Juventus avec un tifo magnifique. « Quelle ambiance dans ce stade, c’est vraiment autre chose qu’en France » s’exalte le commentateur. Abruti.

C’est l’heure de rentrer. Je claque une bise à Estelle et je prends la route. Dans la voiture, je songe. Ils ont gagné, ils ont les tribunes propres qu’ils voulaient, leur public formaté et aucune forme de rébellion. Ils ont gagné, le mouvement Ultra n’existe plus en France. Un fléau de moins. Ouf, sauvés ! En fait, de quoi avait-on peur ?

A propos de Un félin

Je viens, je parle de foot et je retourne dans la savane. J'aime surtout parler de foot espagnol.

5 commentaires

  1. J’aime. Vous devriez faire plus d’articles de ce genre, même si on sait que ce sont les vidéos de matchs qui apportent des vues…

  2. Super article. Tellement réaliste qu’il en est triste.

  3. Très bon article en effet ! Ça laisse bien nostalgique… J’ai l’impression que le championnat le plus marqué par cette mutation est le championnat Anglais. Beaux stades mais plus d’ambiance…

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