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« Condamnés car on n’a pas de structure »


 

Interview avec Bernard Lions

Suite de l’entretien avec Bernard Lions du quotidien L’Equipe. Aujourd’hui, la Ligue 1.

Tony De Lemos: Quel regard portez-vous sur la Ligue 1 par rapport aux grands championnats européens ?

Bernard Lions: « L’argent n’a pas d’odeur » sauf en France, car on le renifle. Il faut savoir ce que l’on veut ! Soit nous acceptons l’entrée en masse de capitaux étrangers plus ou moins opaques comme c’est le cas en Angleterre, soit on les refuse ! Finalement, on n’a que le championnat que l’on veut. Par exemple le championnat italien ne survit que par les familles comme Berlusconi à Milan ou Moratti à l’Inter. Sans cela, le football serait mort là bas. D’où mon explication du fait que l’on a que le championnat que l’on veut. Pour revenir sur la Ligue 1, nous sommes le centre de formation du football européen. Attention, pas la rampe de lancement comme la Suisse où Anderson, Elber par exemple ont pu se révéler. Mais pas la Ligue 1 hormis Ronaldinho. Il faut se faire à l’idée que nous sommes le centre de formation du football européen. Le souci, c’est que l’on a plus grand-chose en magasin. Tu es condamné parce que tu n’as pas de structure. Dire que c’est terrible de perdre Nasri ou Benzema est insensé, car tu savais depuis le début que tu étais déjà condamné à les voir partir. Des stars, on en a toujours : Lisandro, Gourcuff, Lucho… Cependant, il y en a de moins en moins et nous avons surtout moins de pépites en magasin. Et avant, on avait toujours des joueurs intermédiaires. Quand tu perds Yaya Touré, tu le remplaces par un joueur moyen à Monaco. C’est pareil pour Niang à Marseille qui n’a pas été remplacé. Et il y en a plein de joueurs qui n’étaient pas des stars, mais qui relevaient le niveau de la Ligue 1 comme Assou-Ekotto, Pamarot ou Cissé.

TDL: Il y a comme une impression que la formation « à la Française » s’est perdue…

BL: Mais ça veut dire quoi la formation « à la Française » ? Attention, revenons en arrière : en 1998, nous avons été champions du monde avant tout sur notre défense. En France, nous formons de plus en plus de grands gaillards qui font 90 kilos physiquement impressionnants, mais peu joueurs. Nous avons formé des footballeurs certes, mais pas des joueurs de football comme le peuvent être Xavi, Khedira, Özil ou Iniesta. Le football professionnel ce n’est pas tonton Marcel qui vient voir son neveu le dimanche matin ! Ce sont des sociétés qui produisent et proposent un spectacle qui est le football.

TDL: La victoire des moins de 17 ans en championnat d’Europe n’est donc qu’une illusion ?

BL: Quand les 20 ans ont été champions du monde, un seul joueur a par la suite porté le maillot de l’Équipe de France A. Il s’agit de Sinama-Pongolle. Autre chose: on ne veut pas se le dire, mais on forme des internationaux étrangers. Aujourd’hui, le footballeur a deux nationalités: citoyenne et mercantile. Tu as des joueurs qui ont été élevés au sein du football français et après, tu es emmerdé, car ils choisissent leur pays d’origine après avoir porté le maillot bleu jeune. Très peu de joueurs qui sortent de l’UNF portent le maillot de l’Équipe de France. Regarde l’Allemagne en 1998, ils se sont plantés. Depuis, ils ont changé leur vision des choses. Ils accordent les droits du sang et du sol à leur joueur: Boateng, Khedira, Özil, Gomez, Klose ou Podolski. Ils ont nationalisé les meilleurs joueurs qui se trouvent sur leur territoire. Si les Allemands étaient restés avec 100% de joueurs de pur-sang allemand comme en 1998, ils se seraient littéralement cassé la gueule.

TDL: Parlons de Jean Michel Aulas. Sa relation avec les médias et notamment l’Équipe a l’air de s’être dégradée depuis le match à Arles-Avignon. Il essaye après tout de protéger les intérêts de son club, mais estimez-vous qu’il adopte la bonne stratégie ?

BL: Jean-Michel Aulas est un très grand président et un très bon communicant. Toutes proportions gardées, l’incident avec Duluc à Arles-Avignon est l’équivalent du fameux « Casse toi pauvre con » de Sarkozy. Je m’explique: avant le match contre le promu, une personne dans les tribunes recommande à Aulas de garder Claude Puel: « Au moins comme ça je serai sûr que l’OM sera champion! »lui dit-il. En retour, le président lyonnais lui donne une claque. Du coup, comme par hasard, il s’en prenait à Vincent Duluc car on révélait les coulisses. Il faut savoir quelque chose: le mercredi, Lyon jouait contre le Benfica. Nous n’avons pas diffusé cette fameuse Une (NDLR: DrOLe de drame) ce jour-là pour ne pas déstabiliser le club. Nous l’avons sorti le vendredi. Aulas aurait pu réagir de suite, mais il a attendu dimanche pour garder cet atout maître au cas où ça se passerait mal à Arles-Avignon. Avec le résultat et la claque du supporter, le bilan était négatif. Il s’en est donc pris à un de ces « salauds de journalistes ». Cela plaît à l’opinion publique. C’est un coup de maître d’autant plus qu’une émission sur Canal + (NDLR: Les Spécialistes), supposée parler de football et de jeu, n’a parlé que de l’incident avec Duluc. Le reste était oublié. On a eu la démonstration que c’était un très grand président. Plus généralement, les histoires d’amour et de divorce avec les entraîneurs, les dirigeants et les joueurs sont le lot quotidien des journalistes. « Dis-moi qui tu n’aimes pas, je te dirai qui tu es ». L’Équipe est un journal indépendant. Nous ne sommes pas là pour faire plaisir aux personnes.

TDL: Que pensez-vous de l’incroyable parcours de Brest en ce début de saison?

BL: Quand tu tournes le dos au football, le football te tournera le dos. Tu as un exemple: Arles-Avignon et ses joueurs mercenaires. Et comme par hasard, l’arrivée de Faruk Hadzibegic coïncide avec le retour des cadres qui ont fait monter le club en Ligue 1. Et le contre-exemple est Brest qui a su conserver ses cadres. C’est bien, car c’est une vraie terre de football qui a réussi à consolider l’équipe grâce à la roulette tchèque (Micola et Licka). Ils jouent et ne se contentent pas de défendre. C’est la qualité d’une bonne équipe. À Bordeaux, le match a tourné à la démonstration. Arles-Avignon et Brest n’ont que ce qu’ils méritent.

TDL: Vous suivez également régulièrement les Girondins de Bordeaux pour l’Equipe.

BL: Si tu parles des chiffres, c’est évidemment insuffisant pour Bordeaux. Mais si tu regardes le fond de jeu, c’est inquiétant. Le problème de Bordeaux n’est pas individuel. C’est un problème de stratégie et de politique sportive et de collectif. Le traumatisme de 2010 est un paravent odieux. Le sport de haut niveau nécessite une remise en question permanente. Ce n’est pas ce qui se passe à Bordeaux. Je maintiens qu’avec le départ de Gourcuff, les Girondins peuvent être champions. Encore faut-il qu’ils en aient envie! Si la mécanique est cassée, elle l’est vraiment. La question qui se pose pour Jean Tigana, c’est comment la réparer. Bordeaux se retrouve aujourd’hui prisonnier de ses contrats: c’était judicieux de prolonger les jeunes comme Sané, Sertic ou Saivet. Mais je m’interroge sur la prolongation de joueurs comme Bellion, Chalmé ou Jussiê.

TDL: Ils ont tout de même été champions de France en 2009…

BL: Tu vis dans le passé toi? Est ce que l’on peut être et avoir été? Je reconnais un mérite à Bernard Tapie. Dès qu’il gagnait, la première chose qu’il faisait était de virer ses joueurs. Il avait certes les moyens, mais il savait qu’il fallait changer des joueurs qui avaient tout gagné. Je crois aux hommes et en leurs ressources. Quand tu as été gagneur, tu dis que tu l’as ou pas. Pour Bordeaux, tu ne fais pas un ¼ de finale de Ligue des Champions par hasard, ce n’est pas possible. Quand je vois les moyens de Bordeaux qui sont réduits avec le nouveau stade, je me dis que M6 a été très visionnaire. Aujourd’hui, le défi du football français est de rattraper le retard au niveau des infrastructures. Lyon marque une pause, car ils vont beaucoup investir dans son stade. Regarde Arsenal: ils n’ont rien gagné depuis 5 ans, mais ils se sont dotés d’un stade extraordinaire à la Manchester United.

TDL: Beaucoup de journalistes et de chroniqueurs du ballon rond parlent des grands clubs européens comme des « institutions ». N’est-ce pas ce qu’il manque aux clubs français de renom malheureusement souvent considérés comme des rampes de lancement ?

BL: C’est quoi un grand club? C’est avant tout un club qui a une histoire et qui tire sa légitimité dans son passé. Il a forcément traversé plus de choses glorieuses que sombres. Force est de constater qu’en France, le football n’est en général pas un fait culturel. Regarde l’Allemagne, ce sont des passionnés. Il y a une vraie tradition historique qu’il n’y a pas en France. En Espagne, le FC Barcelone était un vrai terrain d’expression de contestation contre le franquisme. « Mes que una club » (« Plus qu’un club ») veut tout dire! En France, les clubs qui ont une vraie institution sont Marseille et St Étienne. Ça s’arrête là. Mais ce n’est rien comparé au Real ou au Milan. Il y a un soutien populaire extraordinaire. À Manchester, tu nais Citizen ou United, mais tu dois choisir. Un club est une institution, car il fait partie de la vie des gens.

Retrouvez la première partie de l’interview

La 3e partie de l’interview

A propos de Jérémy

Fondateur du Talkfoot, présentateur de l'émission des Désaxés.

5 commentaires

  1. Comment Bernard Lions peut-il dire que le départ de Gourcuff pourra permettre aux Girondins d’être champions s’ils en ont envie ? C’est décrédibiliser complètement le joueur. Franchement, je comprends pas…

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